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Est-ce que l’Accord de libre-échange de 1988 et l’Accord de libre échange nord-américain de 1993 marquent un point tournant dans les rapports entre le Canada et les États-Unis?

Publié le par Fanny Lutz

Est-ce que l’Accord de libre-échange de 1988 et l’Accord de libre échange nord-américain de 1993 marquent un point tournant dans les rapports entre le Canada et les États-Unis?

« Les Américains sont nos meilleurs amis, qu’on le veuille ou non » disait Robert Thompson, au début des années 1960 . Cette maxime bien connue reflète l’ambivalence des relations complexes qu’entretient le Canada avec son voisin le plus proche, depuis des décennies. Sur de nombreux plans, les accords qu’ont signés ces deux pays sont d’une plus grande portée que ceux que les Etats-Unis concluent avec tout autre pays. Aussi, le partenariat économique établi entre les Etats-Unis et le Canada est souvent perçu comme un modèle unique au monde. Il s’agira ici d’évaluer dans quelle mesure l’Accord de libre-échange de 1988 (ALE) et l’Accord de libre échange nord-américain de 1993 (ALENA) marquent un point tournant dans les relations américano-canadiennes, d’un point de vue économique mais également politique.

Avant tout, il nous faut souligner que l’ALE n’est pas le premier traité de préférence commerciale que les deux voisins nord-américains ont amené sur la table des négociations. En effet, l’idée d’entente commerciale avait déjà fait son apparition et s’était concrétisée en la forme de deux traités en 1854 et en 1911. Toutefois, le premier fut abrogé douze ans plus tard par les Etats-Unis et le second fut rejeté par l’électorat canadien avant son entrée en vigueur .

Ce rappel historique est essentiel car ces échecs laissèrent des traces, et, en particulier, dans la mémoire canadienne. C’est pourquoi, durant des décennies, bien que quelques pas aient été faits vers le libre commerce, ils restèrent peu novateurs et de faible portée. Un pacte plus large en ce domaine était perçu comme « économiquement judicieux mais politiquement courageux » et donc risqué. D’ailleurs, les politiques menées allaient à contre-courant et veillaient à empêcher au maximum les imports américains et plutôt à renforcer les liens du Canada avec ses autres partenaires mondiaux, comme l’Europe . En conséquence, l’initiative lancée par les conservateurs progressistes canadiens et qui fut couronnée par le traité ALE constitue un véritable retournement. La conclusion de l’ALENA avec les Etats-Unis et le Mexique, quelques années plus tard, en constitue le prolongement. Ces avancées peuvent être expliquées par plusieurs facteurs : la préoccupation canadienne à l’égard du protectionnisme américain croissant (d’autant que le Canada devint de plus en plus souvent la cible de ces nouvelles mesures) ; les bénéfices de l’intégration économique qui était déjà née dans certains domaines entre les deux pays étaient de plus en plus reconnus ; la nécessité au vu de la globalisation rampante et de son rôle sur la scène mondiale d’être concurrentiel et de s’ouvrir économiquement au reste du monde . En somme, ce sont les réalités économiques, géographiques et politiques qui ont été les leviers de ces accords.

C’est également sur ces trois plans que l’on peut observer un certain tournant relationnel entre les deux voisins.

Tout d’abord, suite à la conclusion et l’entrée en vigueur de ces accords, la frontière qui sépare les Etats-Unis du Canada s’est effacée dans une certaine mesure, laissant place à un gigantesque espace commercial gouverné par les mêmes règles économiques. C’est ainsi qu’elle est aujourd’hui la plus longue frontière au monde, sans défense. Chaque jour, de gigantesques flux de travailleurs et de marchandises la traversent. En même temps, ce phénomène de quasi disparition de la fonction de cette frontière n’a pas été sans effet sur le reste du monde. Tout à coup, les anciens partenaires commerciaux du Canada et des Etats-Unis se sont trouvé face à une certaine discrimination puisque les frontières externes des deux partenaires sont apparues désormais presque infranchissables. En ce premier sens, Américains et Canadiens entretiennent une relation plus intime.

Toutefois, c’est bien entendu sur le plan économique que les progrès se sont avérés les plus remarquables, renforçant logiquement la force et la densité des relations américano-canadiennes.

Il faut dire que les statistiques montrent une intensification des flux commerciaux dès 1950 et ce processus ne cesse de croitre jusqu’à aujourd’hui (Les exports du Canada vers les Etats-Unis ont plus que doublé dans les dix années qui ont suivi l’ALE tandis que les exports des Etats-Unis vers le canada ont également augmenté atteignant les 80% durant cette même période) . Comme nous l’avons déjà souligné, c’est une des raisons principales de la conclusion de ces accords . En effet, bien qu’une certaine intégration économique entre le Canada et les Etats-Unis pointait son nez depuis la signature de l’Accord général sur les droits de douane et le commerce signé en 1947 , ce processus restait incomplet puisqu’il subsistait des barrières non-douanières entre les deux pays. A titre d’exemple, chacun usait de subsides pour protéger les secteurs faibles de leur économie respective.

Bien que les analyses des résultats économiques des accords se soient montrées divisées, en particulier à cause de la récession du début des années 90 , il semble indéniable aujourd’hui que ces accords ont non seulement consolidé les relations entre les deux voisins d’Amérique du Nord, mais surtout ont développé de nouvelles connexions économiques et financières d’une ampleur unique au monde.

Ainsi, la majorité des objectifs énoncés dans ces deux accords ont largement été atteints selon les experts. Outre le renforcement des tendances positives déjà présentes avant la conclusion de ces accords, ces derniers ont offert aux entreprises une plus grande marge de manœuvre de même qu’un accès élargi et sécuritaire aux marchés américains. L’aspect sécuritaire est essentiel à souligner car il était le principal facteur légitimant la conclusion de ces accords du coté canadien . En effet, l’établissement d’un régime commercial basé sur des règles communément discutées et acceptées permet de corriger l’asymétrie qui peut exister entre un petit pays comme le Canada face au géant américain. Ce nouvel aspect fait entrer les relations américano-canadiennes dans une ère nouvelle.

Ces accords ont également ouvert l’accès à une plus grande variété de produits et de services. La productivité a cru, l’innovation s’est vue stimulée et de nombreuses économies d’échelle ont pu être possibles. Désormais capables de faire face à la concurrence mondiale, les Canadiens ont pu se positionner à un rang équivalent à celui occupé par les Etats-Unis, affaiblissant l’impression d’asymétrie de pouvoirs entre les deux partenaires. Enfin, les ressources étant mieux affectée, l’efficacité économique a augmenté entrainant un accroissement considérable du commerce et des investissements bilatéraux. Aussi, entre 1989 et 1999, soit en une seule décennie, le commerce des services financiers a augmenté à un rythme annuel de 21% . Quant au commerce bilatéral des biens et services entre le Canada et les États-Unis a cru de 167% , et a atteint une valeur totale de 645 milliards de dollars en 2010 . Selon John McCallum, un quart de l’augmentation totale des échanges entre les deux voisins nord-américains a été « directement attribué à des tarifs plus bas, chiffre qui suppose un changement très important dans les importations en réaction à une réduction donnée des tarifs » . C’est ainsi qu’aujourd’hui, les États-Unis vendent plus au Canada qu’à la Chine, au Japon au Royaume-Uni et à l’Allemagne réunis. Le Canada est le principal fournisseur des Etats-Unis en matière nucléaire et énergétique. Aussi, comme le déclare le gouvernement canadien lui-même, par le biais d’un article, « nos économies sont devenues si intégrées que les chaînes de production internes de maintes entreprises passent et repassent plusieurs fois la frontière » . L’ALENA qui consolide l’accord de 1987 et l’élargit au Mexique a renforcé cette intégration américano-canadienne, dont les prémisses sont anciennes, le Canada ayant conservé sa relation privilégiée avec son voisin américain sans réellement chercher à intégrer son économie à celle du Mexique avec la même ampleur.

Enfin, tout ceci a permis d’améliorer de façon significative le climat des affaires entre les deux pays et, par conséquent, de régler plus rapidement les différends qui pourraient les opposer. De plus, ces faits macro-économiques reflètent l’ampleur des relations américano-canadiennes impliquant des politiques et des valeurs plus partagées que jamais.

L’impact de ces accords n’est en effet pas seulement économique, loin de là. Nous pouvons affirmer que les relations entre les Etats-Unis et le Canada se sont vues modifiées également d’un point de vue politique.

Tout d’abord, il nous faut rappeler qu’il a fallu très longtemps pour que les deux parties acceptent de s’asseoir à la même table et de discuter de la pertinence d’éventuels accords entre elles . D’un point de vue politique, il s’agit là d’une première avancée, d’un premier rapprochement et, en ce sens, il s’agit là d’un tournant dans la diplomatie menée entre ces deux pays. Une véritable politique commerciale américano-canadienne s’est donc naturellement installée puisqu’ils ont engendré une série d’accords commerciaux sectoriels et globaux entre les deux pays : accords relatifs aux droits de propriété intellectuelle, aux politiques de concurrence, à la protection de l’environnement, aux droits du travail, à l’aviation, à la pêche dans le pacifique, à l’énergie, etc. Ainsi, les Etats-Unis semblaient confirmer l’importance de leur engagement envers le Canada tandis que ce dernier consolidait le volet nord-américain de sa politique extérieure .

De plus, malgré l’ampleur des nouveaux accords commerciaux, il faut souligner que très peu ont causé des différends entre les deux voisins . En outre, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut, des agences intergouvernementales destinées à régler d’éventuels conflits ont été créées. Cette innovation promeut une conscience mutuelle des différences nationales afin de se tourner vers une convergence nord-américaine. Ces institutions conjointes de prise de décisions laissent penser que les deux voisins pourraient s’être engagés dans une forme d’intégration politique, même si leurs pouvoirs restent mineurs. Bien entendu, il faut définir cette intégration comme n’étant qu’un processus ayant quitté le pôle du « totalement distincts et sans aucun lien » pour se diriger petit à petit vers celui de « complètement intégrés ». Le pas réalisé n’a sans doute pas encore une très grande portée et le processus d’intégration parait plus évident au niveau économique mais les implications politiques sont néanmoins apparues de manière croissante. C’est cette période innovatrice qui détermine véritablement le modèle des relations américano-canadiennes pour les années à venir , portant un coup au cœur même de la politique du Canada. De même, le statut régional et international du Canada se trouve transformé puisqu’il est désormais dépeint comme un acteur de poids, prêt à relever les défis posés globalisation . Il semble incontestable qu’une certaine homogénéisation économique et politique a résulté de ces accords. Ceci n’empêche pas les deux partenaires nord-américains continuent de diverger sur certaines questions politiques cruciales, en particulier en matière de défense (la guerre en Irak étant un exemple flagrant) mais cela n’affecte pas la qualité, ni la profondeur de leurs liens. Mais, comme le souligne le gouvernement canadien lui-même, « c’est lorsque le Canada et les États-Unis sont en désaccord qu’apparaît toute la force, la solidité de leurs relations. Pays souverains aux intérêts parfois divergents, il arrive qu’ils aient à résoudre des questions difficiles. Ces différends, qu’ils portent sur le bois d’œuvre résineux ou sur les importations de viande de bœuf, mettent nos relations à l’épreuve, mais chaque fois, en bons voisins et parce que nous avons tant en commun, nous trouvons des solutions. À la base, les relations canado-américaines sont si fortes, si importantes de part et d’autre, que les deux pays se rendent compte que les intérêts communs qui les unissent dépassent de loin les sujets de mécontentement qui peuvent les diviser provisoirement » .

Par ailleurs, logiquement, l’omniprésence soudaine de la thématique commerciale dans la diplomatie américano-canadienne a également eu pour effet de réveiller la conscience publique à ce sujet. C’est ainsi que les débats se sont développés partout d’autant que la transparence est une caractéristique essentielle de cette nouvelle ère .

En conclusion, la période qui suit la conclusion de ces deux accords et se poursuit jusqu’à aujourd’hui amorce un processus d’homogénéisation politique et économique entre les deux voisins nord-américains. Il s’agit d’un pas essentiel qui consolide la coopération et l’amitié entre le Canada et les Etats-Unis. Même si ces accords n’ont pas résolu tous les problèmes et que leur impact est largement économique et - dans une certaine mesure seulement - politique, ils ont néanmoins ouvert de nombreuses opportunités et ont tissé de nouveaux liens entre les deux pays. De plus, ces accords ont quelque peu corrigé le déséquilibre qui semblait exister depuis toujours entre un Goliath américain, puissant, ouvert au monde et sûr de lui et un David canadien, replié et peu confiant face à une scène internationale désormais globalisée. En effet, l’ALE et l’ALENA ont rehaussé le statut du Canada, le plaçant désormais comme un partenaire égal aux Etats-Unis. Bien que dans les faits, une certaine dépendance du Canada envers les Etats-Unis semble persister à certains égards, de manière générale, elle tend à s’estomper . Par ailleurs, ce partenariat, en harmonisant le commerce américano-canadien, s’avère essentiel pour assurer la sécurité, la puissance et la compétitivité de l’Amérique du Nord .

Ces accords ont donc bel et bien constitué un point tournant dans les relations qu’entretiennent le Canada et les Etats-Unis et ce, parce qu’ils ont joué le rôle de levier, débloquant une politique canadienne isolée et protectionniste pour oser relever le défi du libre-échange, qui semble être la clé de la réussite dans un monde désormais globalisé .

« Les Américains sont nos meilleurs amis, qu’on le veuille ou non »

Robert Thompson

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