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Les Égyptiens et l’armée : une relation ambigüe

Publié le par Fanny Lutz

Après avoir destitué un roi en 1952 et un général vieillissant en 2011, c’est un Président élu démocratiquement que l’armée égyptienne a renversé en ce début juillet. Soutenue par un mouvement populaire d’une ampleur inédite, l’armée semble une nouvelle fois distribuer les cartes du jeu politique égyptien.

L’armée face au défi révolutionnaire

À l’heure où tous les scénarii sont encore envisageables, la comparaison avec les événements de février 2011 est tentante. En effet, alors que le rôle de ce que l’on dénomme l’« État profond » s’était en apparence amoindri, il n'a en réalité pas été fondamentalement remis en cause par le processus de "transition" déclenché par ce qui ne semblait être que les premiers bourgeons du printemps égyptien.

Dès le début du « printemps égyptien », en 2011, l’armée a affiché une attitude très ambivalente, laissant aux forces de police et de sécurité le soin de gérer la répression en première ligne, survolant à basse altitude la place Tahrir dans une tentative d’intimidation et éjectant finalement Moubarak du siège présidentiel sur lequel elle l’avait assis 30 ans plus tôt.

L’armée est donc restée fidèle au peuple et s’est désolidarisée du régime de Moubarak, apparaissant aux yeux des Égyptiens révoltés comme une garantie de l’ordre et de la transition démocratique. Toutefois, la suite est bien connue. L’armée s’est immédiatement emparée des rênes du pouvoir de l’État afin d’« assurer la transition » et le conserva durant 18 mois de régime néo-militaire intérimaire ponctué de nombreuses exactions. Si la hiérarchie militaire avait entendu les revendications populaires qu’elle estimait légitimes, elle n’a nullement tenté d’y répondre. En apparence, les militaires ont œuvré en faveur du changement en éliminant Moubarak, en faisant emprisonner ses fils et en adoptant un calendrier constitutionnel. Dans les faits, l'armée a surtout fait flèche de tout bois pour planifier son retrait de la vie politique – à tout le moins du devant de la scène – et s’assurer que la transition ne se fasse pas au détriment de ses intérêts et de ses nombreux privilèges.

L’alliance conjoncturelle que le corps militaire a conclue avec les Frères musulmans faisait partie intégrante de cette stratégie. Pressé par la rue de mettre un terme à cette période transitoire qui ne devait initialement durer que six mois, le Conseil suprême des forces armées (CSFA) a multiplié les coups fourrés à l’approche des élections présidentielles. Tout d’abord, il a écarté le dirigeant le plus charismatique des Frères musulmans, Khairat el-Shater, mettant en exergue son récent séjour en prison pour l’empêcher de se présenter au scrutin. Le 13 juin, un décret émis par le CSFA permettait aux services policiers et de renseignement militaire d’arrêter les citoyens réinstaurant de facto l’état d’urgence. Le 15 juin, la Haute Cour constitutionnelle avait dissous la chambre basse dominée par les islamistes et deux jours plus tard, le CSFA publiait une déclaration constitutionnelle qui réduisait les prérogatives du futur Président, s’arrogeant un droit de veto sur le processus d’élaboration de la Constitution. En dépit de ces manœuvres, Mohammed Morsi, incarnation de la rupture avec le passé et surtout de l’espoir du changement, remporta les élections mais, suite à de nouveaux coups de théâtre de l'armée, sa victoire ne fut officiellement proclamée que 10 jours après la fin du scrutin.

Peuple et militaires, unis pour le meilleur et pour le pire ?

Au regard des nombreux abus de l'armée qui ont marqué la période post-Moubarak, l’aura dont elle a bénéficié ces dernières semaines interpelle.

Dans l’histoire égyptienne, le peuple et l’armée ont en fait toujours entretenu des rapports étroits. Le poids du corps militaire dans la construction de la nation égyptienne lui confère de facto une légitimité au sein de la population. En outre, ce soutien populaire trouve notamment ses origines dans la composition de l’institution militaire qui se présente comme l’un des rares moyens d’ascension sociale pour tout citoyen d’origine modeste. Elle est ainsi le plus grand employeur en Égypte. Son influence économique n’est pas non plus à négliger : propriétaire foncier, l’armée contrôle de grandes entreprises dans la construction mais aussi dans le secteur agro-alimentaire. L’armée contribue à hauteur de 20 à 25% du PIB national. Le soutien financier d’1,3 milliard de dollars que lui octroient les États-Unis renforce encore son pouvoir puisqu’à lui seul ce subside américain représente près du tiers du budget de l’armée et couvre les 4/5 de ses dépenses d’équipement militaire. Ces aides financières lui ont également permis de développer son activité d’entreprenariat. De surcroît, sa capacité d’action est encore favorisée par les réseaux d’officiers supérieurs placés stratégiquement à la tête des grandes entreprises nationales ainsi que de certains gouvernorats de même que par le recours extensif aux tribunaux militaires.

Ce statut d’acteur reconnu de la scène économique, sociale et politique lui a permis de s’ingérer dans les crises qui ont frappé la République égyptienne au fil des décennies. À titre d’illustration, en 2008, lors de l’envolée des prix des denrées alimentaires, elle a mis ses réserves agricoles et ses usines au service de la production et de la distribution de pain fortement subventionné.

L’institution militaire a toujours scrupuleusement veillé à cultiver son image de protectrice du peuple afin de s’attirer la sympathie et la confiance de la population. Les guerres contre le voisin israélien – même si elles se sont soldées par des échecs – ainsi que le renforcement du corps policier – qui n’est concrètement que très peu distinct de l’armée – sont autant de moyens qui ont concouru à la consolidation de son prestige. En effet, c’est à ces subalternes qu’étaient principalement imputées les tares du régime en place.

L’armée à la rescousse d’un peuple en détresse ?

Alors que la légitimité des urnes semblait avoir remplacé celle des armes, les événements de ces dernières semaines ont démontré qu’il ne fallait pas aller trop vite en besogne. Début juillet, l’armée s’est, comme de coutume, emparée des commandes de l’État.

Actuellement, toute tentative de catégoriser la chute de Mohammed Morsi demeure cependant hasardeuse et délicate. Si certains analystes évoquent un coup militaire, d’autres rejettent cette étiquette trop simplificatrice. Cette polarisation est perceptible au sein même de la société égyptienne ; le renversement de ce premier président démocratiquement élu est certainement un coup de force atypique.

Si Mohammed Morsi a certes bénéficié de la légitimité conférée par le résultat - bien que faible - d'élections libres, il reste qu’il n’a pas su saisir la chance historique qui lui était donnée de concrétiser les aspirations démocratiques de la nation égyptienne. Non seulement il n’a pas proposé le moindre programme de développement économique et social, mais surtout il n’a pas été le président de tous les Égyptiens, en dépit de ses promesses électorales. Ses dérives sectaires – notamment en novembre 2012, en s’octroyant les pouvoirs de légiférer et d’annuler des décisions de justice ou encore en approuvant une Constitution préparée presque entièrement par des Islamistes – et le processus de « frérisation » de l’Égypte qu’il semble avoir enclenché ont offusqué une population à bout de nerfs… et de ressources. Globalement, ce n’est donc ni la religion ni la politique qui portent les revendications de la rue. Le caractère hétéroclite de l’opposition à Mohammed Morsi le démontre ; celle-ci se compose tant de laïcs que d’islamistes salafistes. Ces nouvelles mobilisations massives trouvent véritablement leurs racines dans le ras-le-bol d’une population grisée par le vent révolutionnaire et porteur d’espérance qui a soufflé sur l’Égypte mais n’a pas répondu à leur quête d’un mieux-être.

En outre, premier civil à la tête de la République égyptienne, il a manifesté sa volonté de se défaire de l’emprise des militaires dès le lendemain de son élection. Or, mettre aussi soudainement sur la touche une institution ancrée dans l’histoire et la politique égyptiennes depuis des décennies n’allait pas de soi. Cette exclusion du champ politique fut difficilement acceptée par l’institution militaire si bien que pour certains analystes, ce récent coup de force peut être analysé comme une tentative de récupération par l’armée du pouvoir qu’elle a longtemps détenu et dont elle se voyait progressivement dépossédée.

En tout état de cause, pour le devenir de cette population égyptienne aux abois, ce sont de véritables changements de leurs conditions de vie qui importent. Dans un tel contexte, l’armée aurait-elle avant tout remis sur les rails le processus démocratique enclenché en février 2011 ? Ou aurait-elle simplement récupéré cette colère populaire pour assouvir sa soif de pouvoir ? Ses ambitions demeurent occultes. Néanmoins, son rôle de pivot paraît incontestable.

Vers l’avènement de la démocratie égyptienne ?

L’armée n’est pas l’acteur clé du soulèvement égyptien et ne saurait prétendre l’être ; elle s’est avant tout imposée comme l’institution de dernier recours. En tant que protectrice de la nation égyptienne tout entière, elle se doit de tout mettre en œuvre pour l’instauration d’un dialogue national, en commençant par l’instauration d’une Constitution inclusive qui ne marginalise aucun segment de la société égyptienne.

C’est précisément là que le bât blesse. À l’heure actuelle, le doute est permis quant à sa volonté et sa capacité à composer avec tous les segments de la société. Or, une Égypte stable et démocratique ne saurait être pensée sans l’inclusion effective de toutes les composantes d’une société profondément marquée par ces antagonismes. Le recours aux urnes, s’il ne s’accompagne pas de l’acceptation du pluralisme de la société égyptienne, ne permettra pas d’éradiquer les tensions. Les élections de 2012 sont apparues, en dépit de leur caractère historique, comme un facteur de division. C’est dans cette reconnaissance de la légitimité de la différence que doit se fonder toute voie de sortie effective et durable de cette crise de représentation. En ce sens, l’armée doit se donner comme mission première d’œuvrer en faveur d’un compromis historique entre toutes les forces politiques. Dans ce processus, il est crucial de ne pas aliéner les membres des Frères musulmans qui, bien qu’en perte de vitesse, continuent de bénéficier du soutien d’une portion de la population égyptienne. La révolution ne se résume pas au réveil arabe de janvier et février 2011, ni à ce nouvel embrasement sur la place Tahrir, elle doit s’affirmer sur le long terme par l’instauration de changements qui doivent, pour être effectifs, s’ancrer dans les mentalités. Les dirigeants égyptiens, toutes tendances confondues, doivent savoir tendre l’oreille et trouver une manière inclusive de répondre aux espérances qui sont nées il y a deux ans et qui perdurent plus que jamais aujourd’hui.

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