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Armées arabes, gardiennes du statu quo ou moteurs du changement ?

Publié le par Fanny Lutz

Armées arabes, gardiennes du statu quo ou moteurs du changement ?

Institution aux nombreux privilèges, l’armée possède une place éminente au sein de la société arabe et conserve un rôle occulte majeur au cœur du pouvoir. Son influence a été particulièrement mise en lumière à la faveur du vent de révoltes qui a soufflé sur le monde arabe ; elle a joué un rôle de pivot, déterminant le renversement du pouvoir en Égypte et en Tunisie alors que le régime syrien lui doit sa survie. Forces conservatrices ou vectrices de modernisation, les armées ont pesé dans l’histoire des pays arabes et se sont notamment imposées comme des piliers du régime, en Algérie et en Égypte.

Pilier du régime égyptien

« Depuis 5 000 ans, l’armée protège le peuple d’Égypte » pouvait-on lire sur la place Tahrir au cœur du printemps arabe. Considérée comme l’émanation du peuple, l’armée assure, outre l’intégrité du territoire et la protection des frontières, la sécurité et la pérennité du régime. Depuis le renversement de la monarchie en 1952, ce sont toujours des chefs militaires qui se sont succédé à la présidence du pays. De nombreux ministres sont aussi issus des rangs de l’armée. Forte d’un effectif considérable, elle bénéficie d’un empire économique et financier, s’est arrogé un droit de regard sur les principaux dossiers politiques pour s’imposer au fil des décennies comme un acteur incontournable de la scène politico-sécuritaire égyptienne. Cependant, son influence s’est vue fortement réduite dès le début du 21e siècle. Des réformes constitutionnelles, introduites en 2005 et 2007, ont en effet imposé des conditions très restrictives pour quiconque souhaitant se porter candidat aux élections présidentielles. Le projet de transmission héréditaire du pouvoir au sein de la famille Moubarak n’a fait qu’accentuer cette tendance.

L’armée face au défi de la révolution

Si, à première vue c’est au nom du changement que l’armée n’a pas exécuté les ordres de Moubarak, pourtant issu de ses rangs, en janvier 2011, nombre d’analystes estiment qu’elle a par la suite récupéré les révoltes populaires afin d’empêcher tout plan de transmission héréditaire du pouvoir. Aussi, les émeutes pourraient n’avoir été que de simples soubresauts permettant aux militaires de recouvrer leur pouvoir. En somme, l’armée serait intervenue à la fois pour préserver ses intérêts et pour empêcher une dérive populaire. Dès le 11 février et en continuité du rôle de la hiérarchie militaire dans l’histoire du pays, le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) a pris les commandes de l’État, jouant un rôle décisif dans le déroulement de « la transition démocratique ». Ainsi, le printemps égyptien s’est concrétisé grâce à cette ingérence militaire qui a présenté la singularité de ne pas être de nature putschiste. Par la suite, à l’instar des autres états de la région, ce bouleversement a entraîné un repositionnement de l’armée, rééquilibrant le rapport de force au profit du politique. L’élection de Mohamed Morsi à la présidence de la République est à cet égard significative. Plus révélatrice encore, la destitution du chef de l’armée, le maréchal Tantawi, deux mois plus tard confirme la remise en cause d’un ordre qui paraissait pourtant immuable.

Une armée fondatrice de l’État algérien

L’armée jouît d’une position singulière en Algérie puisqu’elle est à l’origine même de la création de l’État, en 1962. Socle du régime, elle s’est appuyée sur cette légitimité historique pour marquer l’histoire nationale en pesant sur les orientations politiques, stratégiques et économiques du pays. Ce fut particulièrement flagrant entre 1965 et 1978, période durant laquelle elle a tenu les rênes, à la suite du coup d’État qui porta à la présidence Houari Boumediene. Ou encore en janvier 1992 lorsque les généraux, au nom de la sauvegarde de la République, ont brusquement suspendu les élections qui allaient consacrer la victoire du Front islamique du salut (FIS). Toutefois, seule la « décennie noire », lorsque le pays fut plongé dans la guerre civile, peut s’apparenter à un régime militaire. Loin de vouloir se substituer au pouvoir en place, l’armée a surtout cherché à se poser en gardienne des valeurs de la révolution et à défendre ses objectifs propres.

Cinquante ans après l’indépendance, elle conserve un pouvoir d’influence, bien qu’en baisse, notamment dans le choix des dirigeants. C’est elle qui, en avril 1999, a fait élire l’actuel président, Abdelaziz Bouteflika, premier non-militaire à la tête de l’exécutif. Sa présidence coïncide avec un repositionnement progressif de l’armée. Il s’est en effet, petit à petit, défait de l’emprise des militaires. La mise à la retraite en juillet 2004 du chef d’État-major, Mohamed Lamari, et de son bras droit, tous deux réputés inamovibles, corroborent cette tendance. Il faut dire qu’en promulguant la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, Bouteflika s’est constitué un argument de poids puisqu’il blanchit l’armée de son coup d’État et des exactions commises lors de la guerre civile. Le retrait de l’armée du champ politique semble dès lors irréversible.

La colère du peuple n’a pas fait le printemps

Si les contestations populaires sont quotidiennes en Algérie, elles n’ont pas encore constitué un terreau révolutionnaire. Pour cause, beaucoup ont déjà oublié que le peuple algérien fut en réalité un précurseur en la matière : il a déjà connu son « printemps » lorsqu’en octobre 1988. À l’époque, ces émeutes avaient débouché sur la liberté de la presse et l’instauration d’un système multipartite. En dépit de son rôle historique de force protectrice de la population, l’armée ne s’était pas rangée aux côtés du peuple lors de ces évènements et la répression fut douloureuse. En outre, cette ouverture démocratique s’avéra temporaire puisqu’à peine entamée, elle fut stoppée dans son élan par le coup d’État militaire en 1992, laissant un goût d’inachevé et surtout causant la mort de 150 000 à 200 000 civils.

D’énormes sacrifices pour de maigres résultats, voilà ce que retient la mémoire collective si bien que la population algérienne a le sentiment d’avoir suffisamment donné. C’est un mélange de découragement et de prudence qui explique cet attentisme apparent. Ainsi, la jeunesse actuelle fonde ses seuls espoirs dans une fuite à l’étranger et non dans la construction d’un avenir qui semble peu prometteur en Algérie. Enfin, à la différence des autres États de la région, le pays affiche un multipartisme de façade et dispose de ressources colossales qui lui ont permis de financer une relative paix sociale.

Vers un repositionnement de l’armée ?

Projetées sur les devants de la scène par le cataclysme révolutionnaire qui a frappé le monde arabe, les armées arabes ont suscité de nombreuses interpellations. Ainsi, contre toute attente, celle d’Égypte, bouclier du régime durant des décennies, a largement contribué à sa chute. Il y a plus de deux décennies, l’expérience révolutionnaire qu’a connue l’Algérie, ne prit pas la même tournure. Longtemps perçues comme les socles des régimes autocratiques, les armées ont d’ores et déjà commencé à se repositionner. Tout en veillant au maintien de leurs privilèges, leur intervention dans l’arène politique tend à se raréfier à la faveur de programmes de professionnalisation et de modernisation.

voir: http://www.grip.org/fr/node/881

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